Un de mes collaborateurs me disait : « Snowflake rachète dans tous les sens pour devenir une suite. C'est Oracle des années 2000, non ? » La réponse décide de la façon dont vous câblez votre stack data pour les dix prochaines années.
On a repris les faits : les ressemblances avec Oracle, les différences, et ce qui a changé depuis 2010.
La même ambition de guichet unique
Oracle est parti d'une base de données. Entre 2000 et 2009, son chiffre d'affaires passe de 10 à 23 milliards de dollars, pas en innovant, en rachetant. PeopleSoft pour les RH (OPA hostile, 10,3 milliards, janvier 2005, dix-huit mois de bataille), Siebel pour le CRM, JD Edwards dans la foulée. Objectif : devenir la couche applicative dont aucune grande entreprise ne peut se passer.
Snowflake fait le même mouvement. Parti du data warehouse cloud, il rachète pour élargir : Crunchy Data pour le Postgres d'entreprise (250 millions, juin 2025), Observe pour l'observabilité (environ 1 milliard, janvier 2026), Datavolo, puis Natoma pour connecter les assistants automatisés. Sa direction parle de « la destination ultime pour tous les besoins de données et d'IA en entreprise ».
Databricks avance les mêmes pions : Neon pour le Postgres serverless (environ 1 milliard, mai 2025), Tabular pour le format de tables, MosaicML pour l'IA. Les deux ont racheté un spécialiste Postgres au même trimestre, avec la même cible, le stack complet.
L'analogie tient sur un point réel : partir d'un socle technique, puis racheter pour couvrir toute la pile. C'est la stratégie « suite » d'Oracle. Sur l'intention, mon collaborateur a raison.
Les quatre verrous d'Oracle ont sauté
La comparaison s'arrête là. Oracle ne tenait pas ses clients par la qualité, mais par quatre verrous. Aucun ne tient plus aujourd'hui.
Le format. Chez Oracle, tout était propriétaire. Les applications rachetées devaient tourner sur base Oracle, et quand la portabilité technique existait, le contrat imposait quand même de licencier la base Oracle. Snowflake et Databricks ont pris le chemin inverse. Snowflake a pivoté vers Apache Iceberg, un format neutre, et confié son catalogue Polaris à l'Apache Software Foundation. Databricks a ouvert Unity Catalog en juin 2024. L'arme numéro un d'Oracle était le format fermé ; les deux plateformes le démontent elles-mêmes.
La rente. Oracle facturait 22 % de la valeur de licence par an en support, avec une base qui montait de 8 % l'an et des marges autour de 90 %. Plus de la moitié de son chiffre d'affaires venait de là, un modèle qui gagnait à ce que rien ne bouge. Snowflake et Databricks facturent à la consommation : leur revenu progresse quand votre usage progresse.
L'audit. Oracle audite 2 000 à 3 000 clients par an. Pour une grande entreprise, la facture atteint 10 millions de dollars, presque toujours soldée par un nouvel engagement pluriannuel. L'audit servait de canal de vente. Avec un modèle à la consommation, il n'y a rien à auditer : le compteur tourne.
Le procès. Quand des acteurs tiers ont proposé du support à moitié prix pour libérer les clients (TomorrowNow, puis Rimini Street), Oracle a répondu au tribunal. Contre SAP, 1,3 milliard de dollars de dommages obtenus en 2010, ramenés à 357 millions en appel. Contre Rimini Street, une plainte déposée en janvier 2010 et quinze ans de procédure. Oracle a défendu sa rente bec et ongles.
Snowflake et Databricks font le contraire : ils construisent eux-mêmes la porte de sortie et s'en servent comme argument commercial l'un contre l'autre. Oracle régnait seul sur son marché. Ces deux-là s'affrontent fonction contre fonction, rachat contre rachat, et cette rivalité les oblige à rester ouverts, ce qui vous protège mieux qu'aucun engagement contractuel.
| Verrou de captivité (Oracle) | Comment il tenait le client | Équivalent 2026 (Snowflake / Databricks) |
|---|---|---|
| Format propriétaire | Base Oracle imposée par contrat | Apache Iceberg, ouvert des deux côtés |
| Rente de support | 22 % l'an, marges ~90 % | Consommation : on paie l'usage |
| Audit de licences | 2 000 à 3 000 par an, jusqu'à 10 M$ | Rien à auditer, le compteur tourne |
| Procès contre les partants | 15 ans contre Rimini Street | Concurrence : la porte de sortie est un argument de vente |
Le verrou a changé d'étage
Ne concluez pas trop vite à la fin de la captivité : elle s'est simplement déplacée plus haut dans la pile.
Elle est d'abord descendue dans la facture. Le coût de sortie a changé de nature : ce sont désormais des frais d'egress. Déplacer 100 To hors de Snowflake représente 9 000 à 15 500 dollars de transfert, et un chemin de sortie complet, entre 50 000 et 150 000. Le cross-cloud grimpe de 90 à 155 dollars le téraoctet. Être portable techniquement ne garantit pas de pouvoir partir sans payer : on peut être « libre » sur le papier Iceberg et retenu par la facture de transfert. C'est le « contractuellement captif même si techniquement portable » d'Oracle, transposé à l'économie de l'egress.
Plus profond, la captivité est montée en haut de la pile. Iceberg standardise le stockage, pas vos contrôles d'accès, votre traçabilité ou votre couche sémantique. Or c'est là que les deux plateformes investissent le plus : Horizon Context et Cortex Sense chez Snowflake, Unity Catalog et Genie chez Databricks. Sridhar Ramaswamy, PDG de Snowflake, l'a dit sans détour à son Summit de juin 2026 : « Avoir un modèle ne donne aucun avantage. Vos données propriétaires et le contexte gouverné, si. » Pour un DSI, cela veut dire une chose : plus vous encodez vos définitions, vos règles et vos assistants dans une seule plateforme, plus votre coût de sortie remonte. La dépendance a quitté le fichier ; elle vit maintenant dans votre logique métier.
Le signal à surveiller, c'est le taux d'expansion. Le Net Revenue Retention de Snowflake est passé de 178 % début 2022 à 126 % en 2026. Les clients dépensent toujours plus chaque année, mais l'effet faiblit à mesure que les équipes se disciplinent sur les coûts et négocient au lieu de subir.
L'IA fait tomber le dernier verrou
Reste l'objection sérieuse : migrer coûte cher. Pas tant à cause de l'egress, la petite ligne, que du chantier de réécriture : des milliers de procédures stockées, des schémas, des pipelines à refaire. C'est ce chantier qui enfermait, bien plus que le format. On ne quittait pas Oracle parce que reprendre vingt ans de PL/SQL demandait plusieurs années de travail.
C'est cette barrière que l'IA fait tomber. SnowConvert convertit vers Snowflake le code Oracle, Teradata, SQL Server et même Databricks, avec plus de 95 % d'automatisation sur les migrations Teradata, Oracle et SQL Server, un temps de chantier divisé par deux et une écriture directe en tables Iceberg. Databricks répond avec BladeBridge, qui migre un entrepôt hérité 50 % plus vite et dresse en quelques heures un inventaire qui prenait des mois. Au-delà des deux plateformes, une institution financière a retraduit 2,5 millions de lignes de PL/SQL en Java à l'aide de modèles spécialisés.
Ces convertisseurs, financés pour capturer le client d'en face, servent tout autant à l'en faire sortir. Le coût d'entrée baisse, celui de sortie avec lui. Même la couche de contexte, ce verrou qu'on croyait indéplaçable, cède en partie : les modèles qui traduisent le code régénèrent aussi vos définitions et vos règles. En partie seulement. Ce que vous inscrivez vous-même dans votre logique métier, l'IA ne le dénoue pas à votre place.
L'histoire ne se répète donc pas. Les quatre verrous d'Oracle ont sauté un à un : format, rente, audit, procès. Et le dernier, le coût de réécriture qui pesait plus que tout, tombe à son tour avec l'IA.
Et maintenant ?
En 2010, la captivité était imposée par le vendeur. En 2026, elle vient de vous. Ce qui vous retient le plus longtemps, ce sont vos propres choix d'architecture.
Trois questions valent la peine d'être posées avant de figer une architecture, pas après.
Où se construit votre dépendance ? Rarement dans le format aujourd'hui. Plutôt dans l'egress, dans la couche sémantique, dans les assistants greffés sur une seule plateforme. Commencez par la nommer.
Quel est votre coût de sortie réel, en euros ? La facture de transfert, plus le coût, désormais modéré, de reconstruire votre logique ailleurs. Chiffrez-le une fois par an ; une portabilité de principe ne suffit pas.
Qui décide de votre rythme ? Plus le calendrier du vendeur, comme au temps où les clients Oracle attendaient six ans une suite qui glissait. Aujourd'hui, votre discipline sur les coûts et votre lucidité sur ce que vous confiez à une seule plateforme.
Une plateforme puissante reste un choix réversible tant que vous connaissez votre coût de sortie, que vous gardez la main sur votre logique métier et que vous savez où loge votre dépendance. Chez Bomzai, on industrialise des cas d'usage IA en production, gouvernés et monitorés, et on les opère dans la durée. On vous aide à garder la maîtrise de votre architecture et à connaître votre coût de sortie, pas le temps d'un audit qu'on livre et qu'on abandonne. Un choix qui reste le vôtre. Parler à un expert.
Sources : Oracle, stratégie suite et captivité : CIO, The Register, Harvard Law School, Manufacturing Automation (marges support), Redress Compliance (audits), Oracle v. SAP, Oracle v. Rimini Street (Stanford). Croissance, NRR, acquisitions : Snowflake revenue, SEC 8-K (NRR), Databricks newsroom, SaaStr. Format ouvert, egress : Select.dev, Akave, Futurum, SiliconANGLE. Migration assistée par IA : SnowConvert AI, InfoWorld (Datometry), Databricks BladeBridge, arXiv, LegacyTranslate.





